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ATHÉNÉE EOUISI AN AIS.
CONCOURS LITTÉRAIRE DE 1 S S 1 .
“DPI L’UTILITÉ
DE LA
Langue Française
S
AUX ETATS-UNIS,”
PAR LE
Dr. OCTAVE HUARD,
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Docteur en Médecine de la Faculté de Paris ;
Honoré de la Croix-Rouge de Genève ;
Lauréat (médaille d’or) de l’Athénée Louisianais.
NOUVELLE-ORLÉANS :
IMPRIMERIE FRANCO-AMERICAINE, 102, RUE DE CHARTRES,
EUG. ANTOINE, PROPRIETAIRE.
1882.
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. le Docteur P. A. LAMBERT,
Docteur-en-Médecine de la Faculté de Paris,
Médecin praticien à la Nouvelle-Orléans.
Très Honoré Confrère,
Si, en rédigeant cet essai, — (récompensé par la Médaille d’or
du dernier Concours littéraire de l’Athénée Louisianais,) — ma
pensée avait eu pour interprète une plume suffisamment exercée
pour en exprimer, fidèlement, l’essence, j’aurais l’honneur, aujour-
d’hui, en vous dédiant ce travail, de vous offrir une œuvre digne de
la grande renommée que personne ne vous conteste, des nobles
qualités qui vous distinguent, et de ces attributs qui font de vous un
des représentants les plus justement estimés de cette race française
à laquelle nous avons l’honneur et le bonheur d’appartenir.
Mais, — que votre bienveillante nature, docteur, ferme les
yeux sur la forme de cet écrit; — la forme est souvent un leurre et
n’est, toujours, que l’expression du cerveau n’y voyez que le
fond, c’est-à-dire le cœur, — cette partie la plus noble de l’homme ;
et, en acceptant la dédicace de cette composition, veuillez bien
croire, docteur, que les sentimens que je vous ai si souvent entendu
exprimer en faveur de notre langue maternelle, n’ont pas été com-
plètement étrangers à cette production — que je m’imagine être un
acte de respect et d’amour pour ma race, et qui, très-probablement,
n’aura de mérite littéraire que celui que lui accordera l’indulgence
du lecteur.
Dr. O. HUARD.
O 57315
ci
“DE L’UTILITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE
AUX ÉTATS-UNIS.”
*' La laogue française est un phare
destiné à éclairer au loin.”
En commençant la rédaction de cet écrit, qu’il nous soit
permis de dire, sons forme de préface, que voulant interpréter
de la façon la plus élevée la noble pensée qui a présidé an
choix du sujet de ce concours littéraire, nous allons nous en
occuper non pas au point de vue de la nécessité de l’introduc-
tion du français dans le moindre hameau américain, mais abso-
lument comme si ce sujet était conçu dans les termes sui-
vants : — Les classes dirigeantes aux Etats-Unis doivent-elles
s’assimiler les beautés de la langue française qui, mieux que
toute autre langue, représente les caractères, les nuances de la
pensée, et qui est l’idiome de la grande nation dont “le devoir
est de placer sous les yeux de tous les peuples les exemples
qui fortifient les âmes, qui forment les caractères, qui adou-
cissent les mœurs, qui trempent, de bonne heure, les courages,
et qui, par conséquent, constituent ce qu’il y a de plus élevé
dans l’éducation de l’homme % ”
Donc, dans ce qui va suivre, nous tâcherons de prouver
que la connaissance d’une langue aussi belle que la langue
française, c’est-à-dire d’une langue dont la supériorité de rang
est incontestée, est aussi nécessaire aux intelligences supé-
rieures de l’Union américaine, que sont nécessaires, à un salon
de bonne compagnie, les ornements pouvant en rehausser
l’éclat.
V
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}
Il suffit de jeter un coup-d’œil sur l’histoire des peuples,
pour se convaincre du rôle important que la France remplit
depuis longtemps dans la grande évolution de l’humanité, et
pour savoir que partout où le génie français a pénétré son
influence a agrandi, comme par enchantement, l’horizon des
espérances légitimes de Fliomme, et Pa rendu plus apte à com-
prendre ce qu’il doit à Dieu, à ses semblables et à lui-même.
Evidemment, pour qu’une nation puisse atteindre un
rang aussi élevé dans la hiérarchie des peuples civilisés, — que
celui que chacun concède à la France, — et pour que celle-ci
soit restée le porte-étendard de cette civilisation moderne sans
laquelle les masses croupiraient dans l’ignorance et la dignité
humaine ne serait qu’un vain mot, il faut que les qualités de
cette nation soit d’un ordre supérieur; et, certes, ce n’est»
pas une exagération que d’admettre, avec Lamartine, que
u quand la Providence veut qu’une idée embrase le monde,
elle l’allume dans Pâme de la France.”
Enumérer les titres divers qui ont gagné à la France la
considération dont elle jouit, et suivre le peuple français dans
toutes ses luttes en faveur du progrès, serait sans doute, pour
nous, tâche fort douce, car nous pourrions, alors, nous étendre,
complètement, sur la valeur morale de la nation qui a si sou-
vent prodigué son or et son sang au profit des idées géné-
reuses, mais, pareil programme ne cadrerait pas avec les
limites de la question que nous devons traiter. Toutefois, le
cas échéant, nous signalerons, avec d’autant plus d’empresse-
ment, les conquêtes nombreuses et variées qui ont comblé la
France de prestige, que nous voulons éviter la faute du
peintre qui refuserait à son œuvre le concours des plus sé-
duisantes couleurs.
Mais, avant d’arriver aux considérations et aux faits qui
militent en faveur de l’utilité de la langue française aux Etats-
Unis, demandons-nous en quoi le génie français diffère de
celui des autres nationalités, et essayons d’en établir l’es-
sence.
Tout d’abord, se dressera devant nous cette vérité élémen-
taire : qu’il est aisé de trouver dans le génie français quelque
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chose de plus puissant que sa puissance, de plus lumineux
que son éclat, et ce quelque chose, introuvable ailleurs, c’est
sa chaleur, c’est sa communicabilité pénétrante. “ Tandis que
le génie de l’Espagne est fier et aventureux ; que le génie de
l’Allemagne est profond et austère ; que le génie de l’Angle-
terre est habile et superbe ; celui de la France est aimant , — et
c’est là sa force. Séductible lui-même, il séduit facilement les
peuples ; . . . . enfin, pour second génie, la France a son cœur
qu’elle prodigue dans ses pensées, dans ses écrits, comme
dans ses actes nationaux.”
C’est ce génie français si subtil, si délié, si varié, et, cepen-
dant toujours si clair, si précis, si séduisant dans ses produc-
tions littéraires qui, franchissant ses frontières naturelles, a
porté partout ses fruits bienfaisants et a acquis à la langue
française une si grande influence qu’elle s’introduisit, de bonne
heure, non seulement dans toutes les cours européennes, mais,
aussi, parmi tous les gens instruits et de bonne compagnie.
On conçoit, aisément, qu’une nation aussi admirablement
douée que la France devait servir au développement du pro-
grès ; et l’imagination n’a nullement besoin de se torturer, pour
s’expliquer l’ardeur des intelligences d’élite de l’Europe entière
pour l’étude de la langue du grand peuple de la capitale du-
quel “part, chaque matin, selon l’admirable expression de M.
Charles Bléton, l’ordre du jour de la pensée universelle.”
Mais, cette influence de la langue française et du génie
français ne devait pas s’exercer dans l’Ancien-Monde seulement.
Elle devait traverser les mers et concourir au bonheur des po-
pulations transatlantiques. Elle devait s’implanter, solide-
ment, dans notre Louisiane, surtout, où les traces bienfaisantes
qu’elle y a laissées ne disparaîtront pas tant que nos cœurs
seront ce qu’ils sont : c’est-à-dire des organes de sensibilité
morale, et non pas de simples viscères doués, uniquement, de
propriétés physiques.
Aussi, nous inclinons-nous, profondément, en présence de
ces caractères supérieurs qui ne cessent de nous exhorter à être
fidèles à notre langue maternelle : leurs nobles efforts nous
rappellent ce mot d’un écrivain illustre : “il est impossible que
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celui qui se fait une très haute idée de son idiome, ne soit pas
un ardent patriote.”
Si, maintenant, nous tenons à arriver à la cause de ces pa-
triotiques efforts, nous la trouverons, aisément, dans ce fait : que
de même que le rayon divin dont l’homme est animé l’ennoblit,
de même tout ce qui fait la grandeur d’une race distinguée com-
munique son prestige à ceux qui y appartiennent— quelle que soit
la latitude sous laquelle le Destin les a fait naître. En d’autres
termes : chez nous, ceux qui se cramponnent si fortement à la
hampe du drapeau de la délicieuse langue française, obéissent
aux dictées de la “voix du sang,” — cette adorable conseillère
qui ne cessera de nous répéter que tout ce qui concerne la
France, tout ce qui a trait à ses conquêtes littéraires, scienti-
fiques, artistiques, ou autres, doit d’autant plus nous intéresser,
que les victoires de la mère-patrie sont notre bien, — au même
titre que la gloire d’un chef de famille est l’apanage de ses
descendants.
Nous serons bientôt à cette partie de notre dissertation où,
par des faits que nous fourniront la haute société de l’Uniqn amé-
ricaine et des citations d’autorités indigènes, nous établirons
Futilité de la langue française aux Etats-Unis ; mais, avant
d’arriver à ces témoignages irrécusables, imitons la sagesse du
navigateur qui étudie, consciencieusement, les moindres détails
des mers qu’il x^arcourt ; consacrons quelques instants aux
caractères distinctifs de la langue française ; résumons, et
mettons en relief, ce qu’en disent les écrivains les plus autori-
sés, demandons-nous ce qu’est cette langue et quels en sont les
charmes.
Cette façon de procéder, aussi indispensable à notre thèse
que les matériaux à toute construction ; aussi nécessaire à nos
conclusions que l’union de l’âme et du corps est indispensable à
l’entretien de la vie humaine ; nous apprendra que “ la langue
française n’est point une langue aux sons pleins et forts, aux
inversions rapides et énergiques, aux métaphores véhémentes
et hardies, aux comparaisons grandioses et sublimes, comme
le sont les langues orientales, et qu’elle n’est pas non plus une
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langue froide, terne, dure, peu propre à rendre l’émotion et la
sensibilité, comme le sont les langues kyperboréennes. Mais,
placée dans des conditions intermédiaires, la langue française
est recherchée de tous les peuples à cause de sa clarté élégante,
de ses habitudes délicates, de sa politesse parfaite, de la préci-
sion de ses termes, de la placidité de ses mouvements, de la
simplicité de ses formes. Se prêtant, avec un égal bonheur,
aux abstractions les plus hautes de l’esprit, aux finesses les
plus exquises du sentiment, aux convenances les plus fugitive s
de la société, elle est, par excellence, la langue des salons, des
relations sociales, des ' études philosophiques, et, aussi, la
langue des affaires, — sans l’empêcher d’être éminemment litté-
raire, comme le prouvent les mille chefs-d’œuvre qu’elle a
produits. Elle est, aussi, Vâme de la conversation qui, elle-
même, est le lien de la société, puisque c’est par elle que
s’entretient le commerce de la vie civile, que les esprits se
communiquent leurs pensées, que les cœurs expriment leurs
mouvements, que les amitiés se commencent et se conservent.
Enfin, la langue française est, comme cela doit nécessaire-
ment être, en rapport direct, intime, avec le peuple français
lui-même, à qui pas un peuple rival ne conteste la préémi-
nence en fait de sociabilité, de politesse, de franchise dans les
manières, d’élévation dans les instincts et de merveilleuse
^aptitude pour les lettres, les sciences, les arts, le commerce,
l’industrie, — en un mot, pour tout ce qui ressort de l’action
humaine.”
Telles sont, succinctement indiquées, les beautés de l’idiome
de cette France qui, sans contredit, a le plus contribué à
imprimer à la civilisation moderne son élan actuel ; de cette
France que les plus grands désastres ne sauraient abattre, et
dont la disparition serait aussi funeste à l’humanité que
l’extinction de l’astre du jour.
Or, quand une langue renferme en soi tant d’avan-
tages ; quand il est vrai que son éloquence, sa poésie,
sa science, ses livres de morale et d’agrément, sont u les
législateurs de l’Europe ; ” quand, selon M. Lejeune,
u elle est la seule possédant, actuellement, une littérature
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d’ensemble ; la seule qui semble chargée d’alimenter le
monde de littérature, puisque partout on copie ses auteurs
dramatiques, on imite ses critiques, on singe ses philosophes,
on pille ses romanciers, — et si on ne traduit pas ses poètes,
c’est parce qu’on ne le peut pas ; ” quand, enfin, aujourd’hui,
avec plus d’autorité que jamais, cette langue semble chargée
de la fière mission de répondre au despotisme que la Liberté,
seule, peut enfanter des i)rodiges salutaires et asseoir la . so-
ciété sur les bases du travail et de la fraternité ; peut-on
douter de l’utilité de cette langue partout où la civilisation,
ayant les coudées franches, doit s’activer en faveur de l’éléva-
tion de l’homme ? . . . .Evidemment, non ! — donc, à notre sens,
la connaissance du français alimentant, merveilleusement,
l’intelligence humaine ; contribuant puissamment à l’adoucis-
sement des mœurs ; rapprochant, par sa douceur, “la créature
du Créateur” ; facilitant les relations tendant à augmenter le
bonheur général, et douant l’homme de charmes témoignant
de sa haute civilisation, est d’une incontestable utilité aux
Etats-Unis, comme ailleurs; aussi, quand se réveille en
nous la pensée qu’ici même, à la Nouvelle-Orléans, au sein
d’une population franco-américaine — dont l’intelligence, la
bonté, et la dignité personnelle sont notoires, il s’est rencontré
des hommes, mal inspirés, qui ont décrété la suppression de
l’enseignement du français dans nos écoles publiques, nous
éprouvons, à leur égard, un sentiment que nous n’exprimerons
pas plus énergiquement, en cette occasion solennelle, qu’en
disant que nous leur adressons l’aumône de notre silence.
Les maladroits! — ils ne savaient donc pas que leur ri-
gueur injuste n’éteindrait pas, dans nos cœurs, l’amour qui s’y
trouve pour les glorieuses traditions de notre patrie, c’est-à-
dire pour ces liens qui nous font nous aimer les uns les autres
et constituent nos richesses patriotiques? Les ingrats! — ils ont
feint d’ignorer ces services rendus par la France à la cause de
l’indépendance des Etats-Unis; et, en cherchant a juguler le
français parmi nous, ils ont fait preuve d’inintelligence et
d’absence de générosité ; car, la langue française est un phare
destiné à éclairer au loin et son empire doit s’exercer partout
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où s’effectue une respiration humaine, où habite une intelli-
gence apte à goûter les délices d’une u voix d’or,” et où soupi-
rent des âmes ayant soif de civilisation.
Nous l’avons déjà dit: pour prouver l’utilité de la langue
française aux Etats-Unis, c’est au domaine des faits que nous
demanderons l’appui qu’il nous faut; mais, avant de nous
y élancer, parlons, brièvement, de l’universalité de notre
langue maternelle. Evidemment, nous ne nous arrêterons
pas à toutes les phases par lesquelles la langue française a
passé avant d’arriver à la grâce qu’elle possède de nos jours ;
toutefois, considérons l’époque où, pour mieux se comprendre,
les gouvernements européens firent du français la langue
diplomatique — caractère réservé anciennement au latin.
Pour les actes relatifs aux affaires d’Etat, pour les négo-
ciations, et même dans les conférences, on se servait, autre-
fois, de la langue latine parce que les langues européennes,
au moyen-âge, n’étaient pas assez perfectionnées pour être
écrites et servir aux documents. Ce fut vers le commence-
ment du 13ème siècle que l’usage de la langue nationale s’in-
troduisit dans l’administration intérieure, tandis que la langue
latine fut, comme de coutume, employée dans les relations
extérieures jusqu’au 17ème siècle, époque où les légations
s’établirent. Mais, les agents diplomatiques se seraient trou-
vés exclus, par l’ignorance de la langue du pays, de tout
commerce avec les personnes illettrées si un autre idiome
n’eût remplacé le latin. La France pourvut à cette nécessité ;
et, par le traité de Nimègue, signé en 1678, la langue française
devint celle des cours. Depuis lors, son usage a été adopté
pour les négociations et les écrits diplomatiques ; et quoique
d’inattendus succès militaires aient fait naître, dans une autre
grande nation, le désir de substituer son idiome au français
dans les relations officielles entre gouvernements, il nous est
doux de constater qu’en présence de la précision, de la clarté
et de l’élégance de la langue française, ce désir n’a eu que la
durée éphémère du rêve.
Il y a donc 203 ans que les gouvernements civilisés n’ont
recours qu’au français dans les relations officielles entre Etats,
c’est-à-dire comme langue diplomatique, — consacrant ainsi, le
caractère d’universalité de la langue de notre mère-patrie.
Depuis ce grand événement, notre langue n’a évidemment
rien perdu de sa puissance et est restée celle de la bonne com-
pagnie, de la littérature la plus estimée, de la poésie la plus
harmonieuse 5 celle, enfin, que toutes les nations civilisées
considèrent comme l’élément indispensable de toute éducation
supérieure, et dont l’utilité aux Etats-Unis est, pour ainsi
dire, établie par l’ardeur avec laquelle la haute société des
grands centres de l’Union américaine l’étudie.
Chose bizarre ! — tandis que les directeurs des écoles pu-
bliques des paroisses les plus françaises de la Louisiane, —
méconnaissant le désir des parents, — semblent dire à la langue
de nos aïeux: u Tu n’entreras plus ici 5 ” au Nord et dans l’Est
des Etats-Unis, surtout, on se passionne pour l’étude du fran-
çais, 011 s’en assimile les beautés, on se comble de ses
charmes !
Ce que nous venons de dire du noble élan des classes
élevées du Nord et de l’Est du pays en faveur de la langue
française, est notre entrée dans ce domaine des faits qui nous
autoriseront à conclure comme nous le ferons. Ces faits ,
comme les chiffres, n’ont pas besoin de grands commentaires ;
toutefois, en les reproduisant avec toute l’expression de leur
simplicité, de leur brièveté et de leur valeur, nous ne tairons
pas notre admiration pour le peuple américain qui est la
source d’où nous les puiserons.
Ici, qu’on nous permette, un instant, la note gaie, — cette
note si française ; — d’autant plus qu’elle nous permettra de
dire, sous forme amusante, notre haute opinion de la valeur
du peuple des Etats-Unis.
Un jour, écoutant un homme d’esprit, qui honore cette
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noble i>rofession médicale à laquelle il appartient, nous l’en-
tendîmes dire : — u Si l’américain, que j’admire tant, n’existait
pas, et si Dieu m’ordonnait de le créer, pesant 150 livres,
voici comment je procéderais : — je prendrais :
30 livres d’intelligence supérieure,
30 livres d’énergie,
30 livres de sens pratique,
30 livres d’amour du travail,
30 livres de persévérance ;
je mêlerais, très-exactement, le tout, après y avoir ajouté un
litre d’Elixir de générosité et d’audace, — et mon homme serait
créé.
— Mais, remarquâmes-nous sur le même ton plaisant, n’y
mettriez-vous point un peu de cette poudre composée de chi-
mères, de rêves et d’enthousiasme pour l’inutile ?
— Pas le moindrement, répliqua le savant, car cette addi.
tion ne me donnerait pas un américain pur sang.
Revenant à nos faits , et nous inspirant de la morale de
l’historiette que nous venons de conter, nous disons que les
américains dont la grande intelligence, la prodigieuse activité
et le complet amour pour le travail en font un peuple véri-
tablement remarquable, ne caressent pas le rêve. Ils sont,
avant tout, un peuple “pratique,” n’ayant par nature, par
éducation et par tempérament, aucun entraînement pour ce
qui, à leur sens, n’a que la valeur de l’hypothèse. Aussi,
quand ce peuple se donne à une chose, c’est qu’il y voit, qu’il
y trouve, des avantages incontestables. C’est donc la haute
intelligence, — disons la clairvoyance, — des classes supérieures
de la nation américaine qui leur a permis de se convaincre
qu’à mesure que l’individu s’élève dans l’échelle sociale, il
doit, pour s’y maintenir, se mettre à l’unisson des caractères
supérieurs qui ont mission d’agrandir et le champ intellectuel
et le domaine matériel de l’humanité. Et voilà pourquoi, —
comprenant que l’étude du français ne peut qu’augmenter et
leur influence et leurs séductions, — voilà pourquoi, disons-nous,
—14—
J
nous nous trouvons en face de cette détermination de nos
frères du Nord et de l’Est, de posséder, aussi complètement
que possible, cette langue française — dont ils sont les premiers
à reconnaître Vutilité.
Mais, nulle part plus qu’à Boston, PAthènes d’Amérique,
n’ont été plus constants les efforts favorables à la propagation
de la langue française aux Etats-Unis; et si c’est avec une
sorte de fierté louable que nous enregistrons ce fait, c’est que
Boston est la ville littéraire, par excellence, de notre patrie
et, par conséquent, celle dont les agissements feront naître,
dans tous les grands centres de l’Union, des imitateurs dont
l’exemple profitera à tous. C’est aussi dans la nouvelle
Athènes de l’Union américaine, que le professeur de français
trouve, aisément, l’emploi qu’il obtient si difficilement en Loui-
siane, depuis que nous ont appauvris des influences ennemies,
— appauvrissement qui ne sera pas éternel, néanmoins, car
nous en sortons, peu à peu, grâce à notre détermination de ne
pas nous laisser dominer par le découragement, mais de de-
mander au travail la réparation de nos désastres.
Boston! — pouvons-nous prononcer ce mot sans exprimer
à la ville instruite notre sincère reconnaissance pour la main
sympathique qu’elle nous tendit, en 1878, alors qu’un horrible
fléau remplissait de larmes notre population entière, et que le
glas de chaque heure augmentait le nombre des mères louisia-
naises pleurant la mort des êtres chéris que leur enlevait le
Destin? Non, nous ne le pouvons pas, car la reconnaissance
n’est un fardeau que pour les âmes basses.
Donc, Boston est le foyer américain de la “langue du
cœur,” de l’idiome de cette noble France que l’éloquent Gam-
betta vient de définir: “la plus haute personne morale qui soit
dans le monde.” C’est aussi là que vit Adams, ce lettré-pa-
triote qui, questionné sur la valeur de la littérature française,
répondit : “elle a ceci de puissant : que ses plaisirs conviennent
à tous les états de la vie, à tous les âges, à tous les lieux ; on
en peut dire qu’elle nourrit la jeunesse, charme nos vieux ans,
sert d’ornement au bonheur, d’asile et de consolation à l’ad-
versité.”
—15—
Mais, quelque grande que soit la valeur des témoignages
qui précèdent, il en est d’autres d’une portée immense que
nous allons esquisser. Parlons, d’abord, de l’influence de la
femme, — cet être incomparable, si faible en apparence, et dont
le pouvoir est tel que la sagesse des nations en a dit: “Ce que
femme veut, Dieu le veut.”
Eli bien! cette influence est tellement acquise à la thèse
que nous soutenons que, pour éviter les longueurs, nous nous
contenterons de dire que dans bon nombre des salons de choix
de Boston, on se réunit, hebdomadairement, dans le but de
cultiver la conversation française, et que quiconque, dans ces
salons où l’instruction, la beauté et les richesses sont sœurs,
s’énonce autrement qu’en français, est redevable d’une amende
que perçoivent, immédiatement, les mains de la Beauté, et
que celles de la Charité versent, le lendemain, dans l’aumo-
nière des orphelins Peut-on, plus noblement, faire concourir
la culture de l’esprit au soulagement de ces pauvres petits
déshérités qui n’ont que Dieu pour les aimer, paternellement,
ici -bas !
Ainsi, au Nord, le drapeau de la propagation de notre
idiome est tenu par les mains adorables de la femme, — dont
un seul des regards fait souvent plus pour le triomphe d’une
grande cause que l’épée du plus vaillant des conquérants.
Parmi nous, c’est dans l’âme de nos charmantes louisianaises
qu’est placé le culte de notre population pour la langue de nos
aïeux; et quiconque connaît les beautés de cette âme, qui sait
combien sont ardentes et sincères les nobles passions qui l’agi-
tent, ne doutera pas plus de l’éternelle fidélité des Louisianais
à leur langue maternelle, qu’il n’est possible de douter des qua-
lités supérieures qui font de nos délicieuses créoles les mères
les plus dévouées, les épouses les plus tendres, les filles les
plus douces qui soient.
Si, maintenant, nous demandons à d’autres faits la puis-
sance de leur autorité, ils ne nous apprendront pas seulement
que des personnages aussi éminents que Longfellow, Suinner,
Edward Everett, et autres se sont glorifiés ou se piquent
d’honneur de parler notre langue, mais ils nous diront que la
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. presse américaine elle-même, par la voix du Washington Re-
publican , s’est prononcée en faveur de l’étude du français aux
Etats-Unis — ce qui a valu à ce journal les félicitations de l’ho*
norable J. H. Siddons, homme d’intelligence, de savoir et
d’expérience. Dans sa lettre, M. Siddons, après avoir signalé
le fait que dans un grand nombre d’institutions aux Etats-
Unis, on enseigne, actuellement, les langues étrangères avec
succès, demande que la langue française, la langue diploma-
tique, soit exigée de tous ceux qui sollicitent des consulats ou
des emplois de secrétaire d’ambassade. u Ils ne pourront,
u alors, être confondus, dit-il, avec ces parasites incapables qui
u ne demandent ces places que pour le plaisir et les bénéfices
u qu’elles rapportent.”
. . .Est-il besoin d’en dire plus pour établir l’utilité de la
langue française aux Etats-Unis et pour prouver que nous
avons maintenu cette utilité conformément au plan qui nous a
fait prendre la plume? Nous l’ignorons; mais, en terminant ici
ce chapitre pratique de notre travail, nous sommes heureux de
penser que, pour le rédiger, nous n’avons pas demandé conseil
à notre orgueil de race.
Quant à l’utilité de la langue française dans les rapports
commerciaux et intellectuels si nombreux entre l’Ancien et le
Nouveau Monde, nous croyons pouvoir ne pas en parler
longuement, attendu que l’essence de tout ce que nous avons
dit de la supériorité et des beautés de notre idiome peut
leur être appliquée. Contentons-nous donc de dire: que
s’initier à la langue française, c’est se combler de ces facilités
qui établissent les relations les plus solides, — celles qui pro-
fitent le plus à l’individu comme à la société.
Quant à nous, Louisianais franco-américains, quels titres
n’a pas la langue française à notre considération, à notre
amour? N’est-ce pas l’idiome de cette France de nos pères, si
grande, si hospitalière, si riche par son travail, si généreuse
par son cœur ? — Ne fut-elle pas la langue des glorieux fonda-
teurs de notre adorée Louisiane ? — ne fut-elle pas celle de ces
vaillants martyrs louisianais qui, sous O’Reilly, en 1769, pré-
férèrent la mort au joug d’une domination étrangère? — ne fut-
elle pas celle des gouverneurs Villeré, Derbigny et Roman
qui, au pouvoir, comme dans la vie privée, furent des modèles
d’intégrité et de patriotisme? — n’est-elle pas l’organe naturel
du héros bien-aimé qui a immortalisé son nom sur les champs
de bataille de la patrie et qui, en acceptant la Présidence de
l’Athénée louisianais, a prouvé sa fidélité à son origine ? — n’est-
elle pas la langue d’un grand nombre d’écrivains louisianais
qui brillent encore comme journalistes, poètes ou romanciers?
— n’est-elle pas celle de nos estimables compatriotes : — Gayarré,
l’éminent et honnête historien; Henri Vignaud, devenu une
des gloires de la critique parisienne ; Albert Delpit, poète et
romancier moraliste, si justement estimé ; le Révérend Père
Adrien Rouquette, — ce prêtre, à la fois savant et respecté, dont
la plume si pure, si éloquente, fait tant aimer Dieu ? — enfin,
cette langue française, si douce, si caressante, n’est-elle pas
celle dont se servirent nos mères, alors qu’en nous recevant
des mains de la Providence, elles déposèrent sur nos fronts ce
premier baiser de l’amour maternel qui est le premier baptême
du nouveau-né?
Ah! observons-nous, mes compatriotes! ne faisons jamais
cause commune avec ceux qui nous invitent à oublier les
nobles traditions de la Louisiane; mais soyons toujours fidèles
à notre langue maternelle: aucune autre ne lavant, car au-
cune autre ne possède à un degré aussi élevé l’art de charmer,
de bien dire, d’instruire, d’intéresser plus agréablement,
d’exprimer plus éloquemment les doux mouvements du cœur.
Oui ; restons ce que nous sommes. Etudions les autres
langues, car on ne saurait trop s’instruire ; mais soyons tou-
jours épris de la nôtre puisqu’elle nous vient de Dieu et
qu’elle est celle de ces grandes idées qui constituent la civi-
lisation moderne ; c’est en nous conformant à ces conseils,
que nous ne subirons aucune métamorphose hideuse ou regret-
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table ; que nous conserverons lep attributs de notre race ; que
lions établirons notre respect pour ceux de qui nous prove-
nons ; que nous ne deviendrons pas les victimes de ceux qui
veulent nous amoindrir; que nous ne briserons lias les douces
chaînes du saint foyer de la famille; que notre fidélité à notre
origine nous gagnera la considération des nationalités étran-
gères, et que nous aurons l’honneur de 11e pas abandonner le
drapeau de cette langue française qui semble avoir été formée
pour polir l’homme, pour rehausser les charmes de la femme
et pour adresser, plus éloquemment, à PEternel, les prières
(pie nous lui devons.
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